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Dernière modification : 13 mars 2017

Le Narrenschiff de Sébastien Brant

Frédéric BARBIER – IHMC
2015-2016

  Sommaire  

 Description

Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, le Narrenschiff est recherché comme un objet de bibliophilie, l’attention étant porté plus au titre lui-même qu’à ses différentes éditions, à leur date et à leur langue de publication. Il est intéressant d’observer que, s’agissant de la France, les exemplaires acquis par les amateurs sont classés, selon le cas, dans les sous-catégories systématiques « Littérature néo-latine » ou « Poètes français anciens » (parfois aussi « Apologies, satires et invectives », comme chez Charles Nodier) : l’origine bâloise du texte n’est pratiquement jamais mentionnée et le nom de Brant lui-même est parfois passé sous silence, l’intérêt des collectionneurs venant avant tout d’une curiosité plus générale pour les anciennes « plaquettes gothiques » et, le cas échéant, pour les monuments de la littérature en ancien français.

Bien évidemment, la situation est complètement différente en Allemagne et dans les pays germanophones, notamment s’agissant des éditions en allemand : le Narrenschiff y est reconnu comme un monument de la littérature nationale, et les rarissimes exemplaires de la première édition entrent notamment, à partir du XVIIe siècle, dans les principales bibliothèques princières, à Munich comme à Berlin ou encore à Darmstadt.

 

Notre première source d’information est constituée par l’examen des exemplaires conservés du Narrenschiff et de ses dérivés (par ex. par Josse Bade, Geiler de Kaysersberg…) dans les bibliothèques et autres institutions publiques (Allemagne, France, Espagne, Italie, Russie).

À ce jour, 453 exemplaires ont été étudiés : la méthode ainsi élaborée permet, à partir du relevé d’éléments très ponctuels, de mettre en évidence des phénomènes beaucoup plus généraux demeurés jusque là pratiquement inaccessibles.

Bien évidemment, il est aussi fait appel aux exemplaires numérisés disponibles en ligne, notamment s’agissant de la Bayerische Staatsbibliothek. Enfin, des informations précises, souvent des clichés portant sur les particularités d’exemplaires, ont été obtenues par le biais de collègues et de correspondants, notamment dans les bibliothèques du Royaume-Uni, mais aussi des territoires ayant appartenu à l’ancien royaume de Hongrie et en Russie. Madame Livia Castelli, post-doctorante de l’EPHE et conservateur des bibliothèques en Italie, collabore régulièrement à l’enquête.

Ce travail permet d’éclairer plusieurs points, dont nous retiendrons particulièrement quatre :

  1. Les logiques de publication et de diffusion du texte, en fonction de la langue et des lieux d’édition : les « contrefaçons » et les traductions françaises (Lyon et Paris), mais aussi les textes dérivés (les Nefs de Josse Bade), qu’ils soient en latin ou en langue vernaculaire, occupent une position privilégiée sur le marché de la péninsule italienne, et plus encore sur celui de la péninsule ibérique, voire en Grande-Bretagne.
  2. La filiation des textes, à partir non pas des éditions en allemand, mais de celles en latin ou dans les langues vernaculaires : les premières traductions françaises sont établies à partir du latin, tandis que celles en flamand et surtout en anglais utilisent non seulement le latin, mais aussi le français comme langue source. Les mêmes combinaisons s’observent dans le domaine de l’illustration, comme dans celui de la « mise en texte ».
  3. Les logiques et les réseaux par le biais desquels s’opèrent les processus de transferts et les modifications de leur configuration au cours du temps : les professionnels de la librairie y jouent un rôle-clé, notamment dans les milieux d’émigrés originaires des pays du Saint-Empire et de ses marges (Bâle et les cantons suisses). Un personnage comme Josse Bade vient du Brabant, et il travaille pour des imprimeurs et libraires « allemands » tant à Lyon (Trechsel) qu’à Paris (les Marnef) quand il met en œuvre, autour de 1500, le double projet, de publier une Nef des folles, puis une nouvelle Nef latine (Stultiferae naves). Ce sont ces titres qui seront le plus largement distribués en Europe à partir du XVIe siècle.
  4. L’éthique de la réception : s’agissant d’une branche d’activités nouvelle comme celle de l’imprimé, le marché est d’abord complètement dérégulé, tandis que Sébastian Brant, comme plus tard Luther, s’élève contre la possibilité désormais offerte de lire tout ce qui se présente sans discernement (il s’agit d’un type de folie). Les reprises du texte initial du Narrenschiff en dehors de Bâle, les traductions, les adaptations, etc., poussent à une prise de conscience des problèmes désormais posés, et à la progressive mise en place d’institutions de protection (les privilèges) et surtout de contrôle (la surveillance, la censure et l’index).

 

Bien évidemment, l’étude des exemplaires enrichit aussi la connaissance des pratiques d’utilisation : ceux en langue vernaculaire ne sont pas réservés à des lecteurs « populaires » et ignorant le latin, tandis que ceux en latin, plus rarement ceux en allemand, sont parfois aussi utilisés pour l’apprentissage de la langue. Les exemplaires en latin forment la majorité de ceux proposés sur le marché de la collection et de la bibliophilie à partir du XVIIe siècle.

Enfin, l’étude des catalogues de bibliothèques, des catalogues de ventes (ventes aux enchères) et le cas échéant des archives des bibliothèques anciennes, permet non seulement de repérer des exemplaires qui ne sont plus localisés aujourd’hui, de préciser quels sont les acteurs intervenant dans leur acquisition ou dans leur conservation, de réunir des éléments concernant les prix de vente et, enfin, d’aborder la question du classement et de son évolution (le Narrenschiff est longtemps considéré comme un titre qui relève de la poésie néo-latine).

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